AccueilInternationalAfricains : esclaves d’abord de notre modèle sociétal ?

Africains : esclaves d’abord de notre modèle sociétal ?

Les images ont circulé et ému. Atroces, insoutenables, révoltantes. Puis, internet a servi sa rengaine : des vidéos live d’écœurés, des publications d’accusations. Dans le concert des indignations, deux ou trois voix s’élèvent au-dessus des autres : le ressentiment envers les berbères sauvages, l’élan guerrière et panafricaniste du peuple noir qui devrait s’unir et s’affirmer ou encore le dégoût envers nos autorités étatiques, cuistres à la solde de l’Occident qui n’auraient aucune compassion pour leurs semblables. Pourtant, la gravité de la situation commande d’y réfléchir plus sereinement, sans excès d’émotions et, par-dessus tout, sans complaisance. Cet examen consciencieux révèle une vérité toute triste : nous, en tant que peuple et société, sommes les seuls à blâmer. Aucune autre condamnation ne saurait rendre justice à nos frères Africains qui continuent de perdre la vie sur les chemins de l’émigration.

Pourtant, ceux qui blâment nos gouvernants n’ont pas tort, loin de là. Vu l’urgence, de prestes actions sont nécessaires pour soulager nos frères qui sont encore dans les geôles libyennes et dans tous les autres lieux de détentions arbitraires. Cela implique d’engager un dialogue diplomatique et courageux avec les autorités des territoires où ces Africains sont faits prisonniers quand ils ne dépérissent pas sous le soleil, dans tes tentes de fortune, à guetter l’occasion de passer de l’autre côté de la Méditerranée. Cela implique également de mobiliser les moyens de les convoyer chez eux, auprès de leurs familles, dans le respect du droit humain et des convenances sociales. Seulement, imputer à ces gouvernants, comme le font certains révoltés du net, la responsabilité du sort malheureux de ces voyageurs pris dans le piège de la quête d’une vie meilleure, c’est refuser de voir que le souhait de ces derniers de fuir le continent se nourrit de l’impérieuse et mortifère quête de la réussite sociale.

C’est une vérité d’une simplicité biblique : le prestige dont jouit celui qui parvient à se hisser tout en haut de l’échelle sociale à la faveur de ses moyens financiers n’a pas son pareil dans l’imaginaire des peuples Africains d’aujourd’hui. Certes, c’est un constat qu’on pourrait aisément faire à propos d’autres sociétés. Mais ce qui la rend singulière dans le contexte de notre continent, c’est que très souvent, les instigateurs de cette ambition de réussite ne sont autres que ceux qui devraient nous protéger de la quête démesurée du succès. La plupart des jeunes qui défient la mer ou le désert le font avec la complicité appuyée de leurs parents ou de leurs plus proches amis. Quel est donc ce peuple qui pousse le désir d’ascension (sociale) à un point si vertigineux ?  La responsabilité de ce peuple n’est-elle pas tout entière quand ses fils ont perdu le sens de l’essentiel et se font happer par les dangers de tout bord ?

Quand on juge la réussite de son enfant à l’aune de ses apports pécuniaires pour la famille, n’est-on pas, dans le même mouvement, en train de lui dire qu’il doit y parvenir à tout prix, en faisant fi de tous les interdits et en bravant tous les dangers ? Quand nous donnons en exemple ceux qui se distinguent par le clinquant de leur mode de vie, ne sommes-nous pas en train de dire à tous les besogneux : « voilà les critères de l’estime et de la considération ! » ? Quand vivre avec peu de moyens mais avec décence te fait passer pour un déshérité de la vie, quel est le mérite de rester humble et raisonnable ? Telle est l’effroyable vérité que peu de gens en Afrique, au sein des familles et dans les communautés, osent affronter de manière frontale. Du fait de l’actualité des images qui ont circulé dans le Web, la question de la migration s’est posée à nouveau. Cependant, beaucoup semblent oublier que ces migrants réduits en esclavage en Libye ne sont que la partie visible de l’affaire. Dans toutes les parties du monde, des émigrés Africains subissent quotidiennement des brimades, des privations, l’humiliation. Fait cocasse, beaucoup de ces Africains, en situation irrégulière ou non dans les pays où ils résident, préfèrent cette négation de leur dignité au retour chez eux, parmi leurs semblables. Une obstination difficile à comprendre. En réalité, elle n’a de sens que lorsqu’elle est mise en relation avec l’appréhension du retour au bercail ; l’angoisse de devoir affronter le regard des proches, ceux-là même qui espéraient s’engraisser de la fortune décuplée du « parvenu ».

Il faut donc se l’avouer : de la personnalité publique à l’individu sans rang, de la corruption à grande échelle dans nos classes dirigeantes à l’exposition de nos frères aux dangers de l’aventure vers l’Eldorado, le rapport délicat à l’argent et la réussite sociale tiennent d’un seul et même seul ressort : la peur de finir sans le sous, méprisé, honni, laissé sur la touche. Il sera difficile de circonscrire les dangers de la prévarication, le vol, l’accaparement, les vagues de départ vers l’Occident tant qu’on ne fera pas comprendre à chaque Africain qu’en nous réside la richesse ultime ; celle de vivre en paix dans une société qui, au lieu d’hypothéquer la vie de ses fils, les prépare à affronter les dangers de la vie au sein de communauté d’hommes raisonnables et épris de valeurs saines.

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