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Tribune : Le Gabon où l’histoire d’un miracle raté

Le Gabon,  ou l’histoire d’un miracle raté doit inspirer de nombreux pays qui rêvent des mirages de l’or noir.

En dépit de ses richesses, le Gabon n’est que 112e au classement de développement de l’ONU.

La paix civile. L’ultime héritage d’Omar Bongo, le seul qui fasse l’unanimité, est peut-être en train de s’envoler dans les fumées des rixes qui ont enflammé Libreville depuis les élections présidentielles. L’ancien président gabonais la mettait sans cesse en avant. «Le Gabon est stable», disait-il en réponse à toutes les critiques, rappelant les guerres qui ont ravagé les voisins congolais, zaïrois ou angolais. Stable n’est pas un vain mot. Omar Bongo a gouverné le pays presque quarante-deux ans, sans partage. Un règne où le miracle ne s’est jamais produit.

Au lendemain de la mort du monarque qui ne disait pas son nom, en 2009, dans les pleurs de la foule et la peur de l’avenir, son fils Ali est parvenu à se faire élire dans des conditions houleuses. Mais l’héritier est contesté, si ce n’est moqué. On ne lui reconnaît aucune des qualités paternelles, mais on lui fait porter toutes les tares, nombreuses, d’un régime à bout de souffle. Le premier septennat de «Monsieur fils», qui porte à presque 50 ans le pouvoir de la famille Bongo, n’y change rien. Entre corruption et népotisme, l’empire ne se fissure qu’un peu plus.

L’époque a changé. Les temps du jeune Omar Bongo sont loin. La Françafrique, dont il fut un pilier et un maître, n’est plus ce qu’elle était. En 1967, quand Omar Bongo arrive au pouvoir, elle est puissante. Alors que le premier chef d’État gabonais, Léon Mba, se meurt, Omar Bongo est présenté à de Gaulle par Jacques Foccart, le conseiller Afrique de l’Élysée. «C’est bon. On le garde», glisse le général après un rapide entretien. Ancien officier,  ancien fonctionnaire des PTT lors de la colonisation, Omar Bongo est couvé par Paris depuis des années. Introduit au gouvernement gabonais, il a gravi tous les échelons jusqu’à la vice-présidence. Omar Bongo connaît le système et sait y faire: il gouvernera pour lui et pour la France.

Le Gabon ouvre grandes ses portes aux entreprises françaises, particulièrement pétrolières, à ses militaires et ses agents. À peine au pouvoir, il couvre les menées françaises dans la province nigériane du Biafra en pleine guerre civile, puis, plus tard, la tentative ratée de déstabiliser le Bénin. En échange, Paris protège le jeune président contre ses opposants et sait fermer les yeux sur les turpitudes du nouveau régime. Le miracle politique ne se produit pas.

Le tournant arrive en 1973 quand le premier choc pétrolier offre au Gabon des revenus inattendus. Avec alors moins d’un million d’habitants, le pays a les ressources pétrolières du Koweït, mais, au lieu du désert, des terres fertiles et de l’eau. Omar Bongo va appliquer ses méthodes: il utilisera ses fonds pour lui et pour la France. Elf s’installe plus encore et Omar Bongo rend de plus en plus visite à ses pairs africains pour vendre et défendre la politique de Paris ou pour aider à «écarter» un président gênant. Au fil du temps, il deviendra une figure incontournable, puissante, du continent africain. Chez lui, il achète les fidélités, paye ses détracteurs pour faire taire toutes les oppositions. Cette manne pétrolière ne produit pas de miracle économique ni de progrès social.

Ses voyages et son intelligence politique lui permettent vite de traiter d’égal à égal avec la France, voire d’inverser le rapport de force. Ses amis sont puissants, comme Jacques Chirac, qu’il rencontre dès les années 1970. Les autres plient. Ainsi, Valéry Giscard d’Estaing, qui ne l’aimait guère devra composer. Comme François Mitterrand, le socialiste dont l’élection avait pourtant semé l’effroi en Afrique. Les deux hommes s’entendront vite très bien, et Jean-Pierre Cot, le nouveau ministre de la Coopération qui avait juré de tuer la Françafrique, est limogé dès 1982. En 1990, Paris intervient même pour sauver le pouvoir de Bongo, confronté à des émeutes populaires: sous couvert de «Requin», une opération d’évacuation de la communauté française du Gabon, 1 500 paras français viennent rétablir l’ordre.

Car au Gabon, «Papa Bongo» est nettement moins aimé. La gestion économique de l’habile diplomate est piteuse. L’entretien de son système, où il place des amis, sa famille et ses nombreux enfants légitimes ou pas – la légende veut qu’ils soient 43 – coûte cher. Les fidèles aussi, comme Jean Ping, rival aujourd’hui d’Ali Bongo, qui était à la fois le ministre des Affaires étrangères et le gendre. Le peuple, lui, ne voit rien ou presque, de la manne. Il vivote. Le «miracle gabonais», un temps chanté a fait long feu, faute d’emplois et de systèmes sociaux. L’argent semble s’être envolé. En dépit de ses richesses, le pays n’est que 112e au classement de développement de l’ONU. «Le Gabon est confronté au paradoxe socio-économique d’appartenir de par son PIB par tête au groupe des pays à revenus intermédiaires (PRI) tout en s’apparentant de par ses indicateurs sociaux au groupe des pays les moins avancés», avouaient, en 2010, les autorités gabonaises. En parallèle, les affaires de corruption qui éclatent, comme l’affaire Elf ou celle des «Biens mal acquis» qui chiffre le patrimoine des Bongo à 150 millions d’euros, dévoilent les coulisses du Palais du bord de mer, le palais présidentiel.

Bongo use de son entregent finissant, de ses souvenirs et des archives parfois gênantes pour repousser la menace. Dans les années 2000, il promet, à chaque élection, de quitter le pouvoir sans rien en faire. Il sait pourtant que chaque nouvelle année sera plus difficile. Il sait également, que ni Paris ni ses amis français ne peuvent plus rien. Les opinions publiques ne le permettraient pas. S’il n’en montre rien, il est amer. En 2009, rongé par la maladie c’est à Barcelone qu’il choisit de se faire hospitaliser et de mourir, loin du Gabon et de la France.

Aux funérailles, où se pressent les présidents et les élites, un responsable français, Michel Roussin, assure: «On enterre un homme mais aussi une époque.» Le miracle n’a pas eu lieu.

La rédaction de keppar

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