Le fait est passé presque inaperçu. Dans le flux ininterrompu d’informations, cette affaire qui mérite de l’attention n’a fait l’objet d’aucune couverture médiatique digne de ce nom. En dernier recours, les contractuels des services du Port ont mandaté quelques-uns d’entre eux pour se plaindre des conditions de leur licenciement dans une télé de la place. Dire cela et s’en arrêter là, c’est oublier toute la nébuleuse qui entoure ces « emplois » d’une précarité sans pareille dont se servent les politiciens pour « soumettre » une population déjà à genoux, écartelée entre survie, obligations familiales et rêve d’ascension sociale.
Le départ du Dr. Cheikh Kanté du Port Autonome de Dakar a donc grossi le rang des chômeurs et frustrés de notre pays. Il ne sera pas question ici de lui tirer le chapeau pour avoir attribué à quelques jeunes gens un emploi pendant les cinq années de son passage à cette direction. Il faut dire que pour une certaine opinion, son action relevait presque de largesses d’une âme charitable ; le « baye Fall de Macky », comme ils aiment à le qualifier… Mais cela nous ferait passer à côté de l’essentiel : inscrire l’action publique dans une dynamique saine et salutaire.
Tout le long de son magistère au Port, des plaintes sporadiques retentissaient. Quelques employés – peut-être déjà suspicieux – disaient leur souhait de se voir offrir des contrats en due forme qui leur préciseraient l’identité exacte de leur employeur et la durée de leurs engagements. La tactique du dilatoire (et, qui sait, d’autres méthodes peu honorables) aura eu raison de leur méfiance. Sans des gains réels dans leur lutte, ils ont continué à se démener au port et maintenant que Cheikh Kanté n’est plus aux manettes, il leur a été demandé tout bonnement de quitter le navire. Quid donc de leurs tâches au port ? quels étaient leurs services de rattachement ? Qui était leur « vrai » employeur ? D’où venait l’argent de leur salaire ?… Autant de questions qui poussent à s’interroger davantage sur les conditions d’embauche de ces individus dont certains bataillaient déjà hardiment dans la vie avant que le discours mielleux d’un politicien ne les attire sur quais de l’Atlantique.
Un exemple pour mille. Cette situation rappelle toutes les injustices sociales et les inconséquences politiques liées à l’enrôlement de populations fragiles dans des manœuvres déraisonnables. En effet, la manie de nos politiciens à se draper de l’habit du messie et à « offrir » des emplois à leurs partisans domestiquent l’esprit d’entreprendre de ces derniers ; le liant fatalement à leurs propres destins politiques. De plus, au-delà de la question de ces effectifs surnuméraires et du niveau d’expertise recherchée, l’effet d’attente ainsi créé auprès des populations oblige les politiciens à s’engluer dans des agissements inavouables (le plus souvent des détournements de fonds publics) afin de respecter le standing du leader, le rôle du sauveur. Il va sans dire qu’aucune voie de salut n’est envisageable dans cet engrenage mortifère. La pensée d’Albert éclaire bien cette intrigue : « …la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée ».
En vérité, il est difficile de blâmer tous ces leaders politiques dont la popularité s’accroît proportionnellement au nombre de billets de banque offerts et au nombre d’emplois distribués à leur « base » ; cet argent sauve des vies de l’urgence du moment, ces emplois maintiennent des ménages à flot. Cependant, on exigera toujours de nos politiciens qu’ils offrent à leurs inconditionnels des moyens raisonnables de regarder l’avenir avec confidence. Une bonne façon d’y parvenir est de donner à nos populations les moyens de se désamarrer du parcours politique si incertain d’un seul individu.
O’korSiga



