Il vient de boucler quelque deux années et demie à la tête de l’Ambassade de France du Sénégal. Jean-Félix Paganon, en fin de mission, a tiré, hier, un bilan de son séjour à Dakar. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, en marge de la tournée des dix ans du Programme d’appui aux initiatives de solidarité pour le développement (Paisd), dans le Goudiry, le diplomate français s’est livré. Sur ces défis qui attendent le Sénégal en termes démographiques, ces sorties «controversées» sur des questions liées à la vie politique du Sénégal, l’Ambassadeur s’est livré sans détours, ni remords.
Excellence,quel bilan tirez-vous de votre séjour au Sénégal ?
C’est toujours un grand plaisir de travailler dans ce pays. Maintenant, la deuxième chose, c’est la perception des défis pour ce pays qui est immense. La situation est, quand même, compliqué. L’un des défis principaux pour ce beau pays qu’est le Sénégal, c’est l’importance de la croissance démographique. Les chiffres sont impressionnants. A chaque fois que je pose la question dans les centres de santé, la réponse est la même.
C’est-à-dire que nous avons un taux de natalité de 5%. Ça veut dire qu’on a un taux de croissance démographique de 3% et que la population double tous les 20 ans. Ça veut dire qu’il y a 100 000 naissances à Dakar, chaque année. Ça veut dire qu’il y a 400 000 naissances par an au Sénégal. Ça veut dire qu’il aura 25 millions de Sénégalais demain. Ça veut dire qu’il y aura 300 000 enfants à scolariser chaque année. C’est impressionnant. Très franchement, je ne connais pas une ville en Europe capable d’absorber 100 000 naissances par an. Je sais qu’on n’en parle pas beaucoup. Heureusement le Sénégal a eu la chance, le pays n’a pas reculé.
Mais peut-on dire que vous allez laisser l’image d’un ambassadeur impliqué dans la vie politique du pays ?
Je vous rassure, je ne fais pas de détours, et je n’ai aucun remords. J’ai toujours été extrêmement attentif à ne pas m’ingérer dans la vie politique sénégalaise. Ce n’est pas mal je constate, je ne fais pas de jugement de valeur. Je sais que vous faites allusion à la polémique sur les propos qui j’ai eus au moment où j’ai dit que monsieur Karim Wade serait vraisemblablement condamné. Je ne retire pas un mot de ce que j’ai dit. J’ai dit ce que Karim Wade lui-même disait, qu’il allait être condamné. Je n’ai pas inventé. Et je ne pense pas qu’il y avait un Sénégalais qui pensait que Karim Wade serait acquitté de ce procès. Je n’ai pas dit qu’il était coupable. Là ce serait une ingérence. Je n’ai pas dit qu’il serait bien ou non de le condamner.
Mais est-ce que vous étiez obligé de vous prononcer sur cette
question ?
C’est une question factuelle et j’ai répondu oui, je crois qu’il va être condamné. Je ne vois pas ce que j’ai à regretter d’avoir dit ce que pensaient tous les Sénégalais. La presse a voulu dire que j’ai fait une ingérence, je n’ai pas fait une ingérence.
Et sur la décision du Conseil
constitutionnel, ce n’est pas une
ingérence ?
Quand on m’a demandé ce que je pensais de la décision du Conseil constitutionnel de ne pas autoriser la réduction du mandat du président de la République en cours, je me suis borné à dire quelque chose aussi d’une évidence certaine. C’est-à-dire que c’est le fonctionnement normal des institutions. On interroge la plus haute autorité judiciaire, cette autorité donne un avis, le pouvoir Exécutif se rend à cet avis. Je ne dis pas qu’il a raison ou tort. Je dis simplement que c’est le fonctionnement des institutions. Pourquoi ne pas dire qu’un chat est un chat. Je mets au défi qui que ce soit, je n’ai jamais porté un jugement de valeur sur le moindre évènement de la vie politique sénégalaise. L’ingérence, c’est de dire que telle chose est bien et telle chose est mal. Et c’est de dire que le procès a été bien mené ou mal mené. Ça, je ne le dirais pas. Je n’ai pas à porter de jugement sur ce que fait la justice sénégalaise.
En termes de relations économiques, la France n’est-elle pas en train de reculer au Sénégal ?
On n’est pas en perte de vitesse au Sénégal. On ne perd pas du terrain. Non, pas du tout. Il y a un mouvement qui est mondial et qui fait que tous les pays du monde multiplient leurs partenariats. 80% des échanges économiques du Sénégal étaient avec la France. C’est une situation qui, à l’évidence, est intenable.
Elle ne correspond pas à l’évolution du monde et elle est malsaine. Donc on n’a pas à s’en plaindre. Il y a d’autres et le Sénégal multiplie ses partenaires. Il y a de la compétition et c’est tant mieux. On n’est pas dans ce confort d’une relation protégée. On est dans une relation ouverte avec de la compétition et qui crée une exigence pour la France. La France est le premier partenaire au Sénégal, le premier investisseur au Sénégal. Nous sommes le premier employeur au Sénégal, le premier bailleur bilatéral au Sénégal. Nous sommes premiers, avec d’autres pays qui nous talonnent. Mais nous restons le premier dans tous les critères du Sénégal.
Vous sillonnez le Sénégal Oriental depuis quelques jours, qu’avez-vous constaté ?
On a l’impression que les grands bailleurs ne sont pas aussi présents comme dans d’autres régions du Sénégal. Le gouvernement sénégalais n’est pas absent. Mais voilà, on n’a pas l’impression que ce soit quelque chose de prioritaire. Ce qui frappe dans ces localités du Boundou où nous sommes en tournée, c’est l’enclavement. Et avec des distances qui ne sont pourtant pas importantes.
Mais est-ce que ces réalisations de migrants n’encouragent-elles pas les phénomènes migratoires ?
Je ne pense pas que c’est le Programme d’appui aux initiatives de solidarité pour le développement (Paisd) qui encourage l’émigration. Ce qui encourage l’émigration, c’est l’absence de perspectives. Le Paisd essaye de renverser cette perspective. Ce n’est pas nouveau. Ce qui est intéressant, c’est de voir les migrants se mobiliser pour améliorer les conditions de vie des populations.



