Dans un communiqué rendu public, le Barreau de la Gambie s’est dit préoccupé par le discours du président Adama Barrow lors de sa visite en Turquie. Pour les avocats, le Président semblait, dans son discours, avoir perdu son rôle de porte-drapeau de cette grande nation, qu’est la Gambie.
Voici le communiqué du barreau
Le Barreau de la Gambie
Nous, l’Association des avocats de la Gambie, sommes très préoccupés par le discours du président de la République de Gambie lors de sa récente visite en Turquie, car il semblerait que notre président ait perdu son rôle de porte-drapeau de cette grande nation, qu’est la Gambie. .
Nous trouvons extrêmement troublant, pour des raisons que nous n’avons pas encore complètement comprises, pourquoi M. le Président a fait état d’un inexplicable oubli des événements qui ont précédé son élection à la présidence de ce pays. Pour ne pas l’oublier, et pour le bien de la postérité, revenons sur le chemin qui a conduit M. Adama Barrow au poste de président de la République de la Gambie suite aux élections présidentielles du 1er décembre 2016.
Pendant vingt-deux ans, de nombreux Gambiens ont en effet gravement souffert sous le régime de Yahya Jammeh. Certains ont même payé le prix ultime avec leur vie; et, plus particulièrement, quand Solo Sandeng et d’autres sont descendus dans les rues le 14 avril 2016 pour défendre la justice et la démocratie, et ont été brutalement traités à ce moment-là, personne dans le pays n’avait entendu parler d’Adama Barrow.
De même, lorsque Ousainou Darboe et d’autres sont descendus dans les rues par la suite, pour exiger le corps de Solo Sandeng, nous ne savons pas qu’Adama Barrow était parmi eux. Mais tout le pays savait que les avocats, membres du barreau de la Gambie, se présentaient devant le tribunal pour se défendre, sans que personne ne les y incite, ni sans espérer recevoir de récompenses de quiconque.
Le 2 décembre 2016, tous les Gambiens se souviendront que Yahya Jammeh avait téléphoné à Adama Barrow en admettant la défaite aux urnes; que 7 jours plus tard, il a changé d’avis et a rejeté les résultats de l’élection et a procédé à des actions néfastes, familiers à tous les Gambiens, pour rester au pouvoir. L’Association du barreau de Gambie a rapidement condamné ces actions publiquement le lundi 12 décembre 2016, ouvrant ainsi la voie à d’autres sociétés civiles pour faire de même. L’Association du Barreau de Gambie ne s’est pas arrêtée là; nous avons continué, en temps voulu, à décider, en tant qu’organe professionnel, d’organiser un boycott total de tous les tribunaux. Sans une telle action, la Cour suprême aurait siégé et, très probablement, déclaré les élections nulles. Notre action a donc empêché cela de se produire.
Par conséquent, le barreau rappelle qu’il n’appartient pas au président Barrow de faire des déclarations injustifiées et incorrectes en Turquie. Le barreau rappelle que pendant les jours sombres, les gambiens se sont armés de courage et de fermeté dans le but de résoudre cette « impasse politique » en Gambie. Il rappelle aussi les déclarations catégoriques de Yahya Jammeh à l’évêque Hannah Faal Heims, malgré le risque potentiel, qui découlerait de la volonté du peuple de la Gambie qui ne voulait plus qu’il les dirige.
Quand tout cela se passait, M. Adama Barrow et sa famille s’étaient réfugiés à Dakar, au Sénégal, jusqu’à ce qu’il soit informé qu’il était désormais sûr de rentrer en Gambie.
Monsieur le Président doit donc accepter sans équivoque que c’est le courageux peuple gambien qui a provoqué le changement de direction, et non Adama Barrow en soi; et que les jours du chauvinisme politique sont terminés en Gambie. A partir de maintenant, quiconque est élu au bureau du président, est là en vertu de la volonté du peuple gambien.
Puisque les gens détiennent ce pouvoir, ils ont également le droit d’exprimer leurs opinions librement et ouvertement sur n’importe quel sujet. C’est pourquoi le Président de la République doit être disposé à écouter tous les points de vue, qu’ils soient positifs ou négatifs, car c’est une prescription de bonne gouvernance et d’instauration d’une culture démocratique. Toute autre manière conduirait à une mauvaise gouvernance et, finalement, à la tyrannie.
Il ne devrait pas y avoir de recul, le dé est lancé. Il est temps de faire un véritable travail pour faire avancer le pays dans sa quête de développement et la réalisation d’un processus démocratique stable. Il convient de noter, selon les termes d’Alexis de Tocqueville, que «seule une capacité exceptionnelle peut sauver un dirigeant qui entreprend d’améliorer le sort de ses sujets après une longue période d’oppression. Le tort que les gens ont subi en particulier alors qu’ils le croyaient inévitable devient insupportable au moment où ils peuvent envisager de s’en libérer. À partir de ce moment, l’élimination des abus, quels qu’ils soient, sert uniquement à découvrir les autres et à rendre leur tranchant plus aigu. Il y a moins de mal, c’est vrai, mais c’est plus perçant. »(L’Ancien Régime, livre 111, chapitre 4)
Ainsi, en cette occasion propice, alors que la Gambie célèbre le 53e anniversaire de la nation, l’Association du Barreau de Gambie voudrait féliciter tous les Gambiens et souhaiter une célébration pleine de sens et joyeuse de cette journée mémorable dans la vie de notre pays. Nous restons engagés à continuer à servir la nation dans le cadre de notre capacité en tant que praticiens du droit avec la plus grande détermination, de courage et d’intégrité.
Rappelons que dans son discours en Turquie qui fait l’objet de cette réaction du barreau, le Président Adama Barrow avait insisté sur son élection, en soutenant : « les élections présidentielles du 1er décembre 2016 ont débouché sur mon élection à la présidence de la République, qui a mis fin à 22 ans de régime autocratique et a jeté les bases d’une direction centrée sur le peuple. Sous ma direction, l’orientation stratégique de la Nouvelle-Gambie sera de créer un environnement propice qui aligne adéquatement le peuple gambien avec ses aspirations et ses aspirations collectives pour la croissance et le développement socio-économiques…”


