AccueilSantéAffaire Aïcha DIALLO : LE GRAND MALADE, C’EST L’HOPITAL SENEGALAIS

Affaire Aïcha DIALLO : LE GRAND MALADE, C’EST L’HOPITAL SENEGALAIS

En tant qu’acteur et en toute objectivité en tant que citoyenne du bas peuple, je vous partage mon avis sur la question. Loin du buzz médiatique, du génie «spécialiste en tout » sénégalais et de l’émoi. Je vais être longue, mais il y a tellement de choses à dire…

SELON LA MÈRE D’AISSATOU

‘Il ne s’est jamais posé un problème d’argent. Nous rendons grâce, la famille d’Aicha a suffisamment de quoi la prendre en charge. Ce que nous dénonçons, ce sont les négligences et le retard dans la prise en charge de ma fille.’

SELON LA PRESSE (VOX POPULI)

‘Aicha, 12 ans, meurt à l’hôpital de Pikine à cause de…200 000 F. La gamine n’a pas été prise en charge à temps cars sa mère n’était pas en mesure de payer l’opération.’

Une fausse information reprise en boucle par la presse écrite, la presse en ligne et les internautes… Quelle est sa source ? Dans quel but a-t-elle été donnée ? Peut-on se permettre, quand on connait la sensibilité et la portée de l’instrument que l’on possède, de lâcher une telle bombe sans, au préalable, en vérifier l’authenticité (la facture et le dossier médical étant disponibles à l’hôpital) et chercher à avoir la version d’une tierce personne citée ? Vox Populi devrait être en mesure de nous expliquer cette ‘négligence’ redondante qui a fini d’installer la psychose dans tous les coins du pays…

 

SELON LE PERSONNEL SOIGNANT

« Aïssatou a été correctement prise en charge. Il n’y a eu ni retard ni négligences dans le traitement de son cas. En tout cas, pas à notre niveau. Si retard il y a eu, interrogeons sa famille. En tombant de l’étage, n objet contondant (un bâton ou un racleur selon deux versions ???) lui aurait perforé le périnée. Sauf que dans l’urgence, ils ne nous l’ont pas amenée. Nous avons reçu la patiente trois (3) jours après ‘l’accident’, sans l’objet avec. Nous l’avons examinée, il n’y avait ni pas de saignements. Il a donc fallu pousser l’interrogatoire pour connaitre l’évolution du tableau et explorer. Examens complémentaires comme soins ont été fait à temps (le 1er jour). Le bilan hématologique n’étant pas en faveur d’une intervention chirurgicale, il fallait corriger d’abord, refaire le bilan (2ème  jour) ensuite et opérer. Il y a donc eu bel et bien prise en charge et à temps.’

MON AVIS

Pourquoi y a-t-il eu deux versions pour le même accident ? Pourquoi la famille d’Aissatou Diallo a attendu trois jours, pour un cas aussi grave, pour la conduire aux urgences ? L’interrogatoire étant primordial dans l’orientation du diagnostic, dissimuler les faits peut effectivement retarder ou même faire passer à côté du bon diagnostic. Pourquoi a-t-elle parlé de négligence, quand le personnel a tout fait pour sauver la vie de sa fille, cherchant l’avis d’autres spécialistes et négociant un bilan complet dans la nuit même, quand on sait combien c’est difficile de tout avoir la nuit dans nos hôpitaux ? Pourquoi ?

Personne ne niera que nos structures de santé, la communication est défaillante. Pour ne pas dire qu’on ne communique pas. Si le personnel traitant prenait le temps d’expliquer clairement au patient, phase après phase, acte après acte, l’évolution et le pronostic de sa maladie, beaucoup de malentendus et de désinformations seraient évitables aujourd’hui. Parfois, il suffit d’une petite phrase pour dissiper le stress du patient, le rassurer et lui faire oublier (comprendre) son mal. Un module de formation dans ce sens serait nécessaire.

De la même manière que l’on ne niera pas qu’arrogance, manque de respect, insolence et indiscipline sont présents dans ces lieux où Altruisme devrait etre le mot magique. Du côté des patients, de leurs accompagnants, des personnels soignants comme des agents administratifs. Le problème est d’ordre comportemental. Nous sommes d’une indiscipline et d’un incivisme criards et le comble, c’est que nous nous n’en cachons pas. La solution n’est pas loin : des mesures dissuasives, des sanctions exemplaires, à tous les niveaux.

Dans un hôpital, l’accueil et l’orientation, n’ont rien à voir avec le personnel soignant. Le médecin est le dernier maillon de la chaîne que suit le patient, depuis son entrée à l’hôpital jusqu’à la salle de consultation. Tout le reste est du ressort de l’ADMINISTRATION. – Là aussi, pas besoin de génie : Que celle-ci soit bien formée, bien équipée, humanisée, organisée et rigoureuse. Tous les travailleurs de la santé se reconnaissant par la blouse, faisons la part en variant les couleurs, par exemple (Bleu pour les infirmiers, Verte pour les chirurgiens, Rose pour les sages-femmes, etc.) Ce dress-code exigé et respecté, chacun élément de l’hôpital sera facilement identifiable… Ce pourrait etre un bon début de prise en charge de nos hôpitaux malades.

Etre professionnel de santé dans notre pays, c’est faire face – en permanence – à des insuffisances et frustrations ; la demande étant plus forte que l’offre : effectif du personnel déficient d’un côté, plateau technique défectueux de l’autre. Pourtant, ce ne sont pas les moyens humains et financiers qui nous manquent.  Ceci est un fait. J’ai vu des médecins travailler dans des conditions horribles. Des conditions surhumaines pour sauver des vies. J’en ai vu qui se donnent à fond, bénévolement, à la place de chômer. J’en ai aussi vu qui se sacrifient, sans relâche, sans salaire ni rémunération aucune. Des personnels se cotisant et négocier (supplier les techniciens) un bilan pour leurs patients.  Leur seule consolation, quand l’ingratitude semble être la règle chez les bénéficiaires, c’est ce petit sourire volé à un patient qui rentre chez, lui, guéri.

L’ETAT DE NOS HOPITAUX : L’EXEMPLE DE PIKINE

*Ici, Hôpital élevé niveau 3, il n’y a pas de service des urgences chirurgicales.

L’unique SAU dont il dispose est mixte, avec un plateau technique et un personnel limités

*15 lits au grand maximum, 2 médecins de garde + 4 infirmiers, pour un minimum de 50 patients à la garde.

*Un seul bloc opératoire. La nuit, priorité donnée aux urgences obstétriques. Ce qui veut dire que si une Aïssatou Diallo se présente, sa maladie attendra que la maman du lit d’à côté et son bébé soient sauvés, à défaut d’être référée dans une autre structure ; au risque faire le tour de Dakar sans ‘avoir de la place’. Parce que OUI, ‘place amul’. Il manque de la place, partout. Incroyable, mais vrai. La triste réalité au pays d’individus portant le surnom de ‘guichet automatique’. En débitant la célèbre phrase, ‘nous n’avons plus de lits disponibles’ – gravée dans la mémoire de chaque sénégalais –  le personnel court le risque de se faire, insulter, maudire et même agresser…mais il n’a d’autre choix. C’est ainsi que se porte la santé au Sénégal.

 

* 1 chirurgien général d’astreinte pour en moyenne 4 urgences par garde.

* 1 aspirateur

* 3 scopes, pour un SAU recevant tous types d’urgences

* La radiographie n’étant pas fonctionnelle parfois, quand plus de 90% des motifs de consultation sont des traumatismes : accident de la voie publique (+++), accident de sport, bagarres, agressions…

* Le scanner ne fonctionne pas la nuit, pas du tout, encore moins le week-end. Le spécialiste que l’hôpital (public) a recruté (à la place de l’État qui forme des médecins-spécialistes-chômeurs) travaille de 8 à16h, du lundi au vendredi. Le patient est donc obligé d’attendre le lendemain  – même quand son pronostic vital est engagé – à défaut de payer les clichés en urgence dans une autre structure. Étant entendu que tout le monde n’a pas le budget de 40 000 – 50 000 F CFA pour un scanner (l’équivalent d’un mois de vivre dans beaucoup de familles sénégalaises)…

*Dans la pharmacie du service, il arrive qu’il manque des produits que les accompagnants des malades sont obligés d’aller se chercher au dehors… C’est là seulement qu’on parlera d’argent, pour en revenir au rapport argent-soin. Tant que le matériel et les produits à administrer sont disponibles en interne, le patient ne débourse la moindre pièce. C’est une fois le traitement fini, qu’une facture est remise au patient…

Le ticket pris à l’entrée n’est en aucun cas un gage de traitement, mais simplement un numéro (index) identifiant le patient, lui permettant d’avoir un dossier médical et de bénéficier de soins même sans argent. Le ticket délivré facilitera désormais l’entrée et l’orientation du patient dans ce même hôpital.

Devant moi, à plusieurs reprises, il est arrivé de laisser un patient partir, pour une raison ou une autre, sans payer la facture. Plus d’une fois, il est arrivé de de voir une famille ‘abandonner’ son malade à l’hôpital, n’ayant pas de quoi payer. Et plus d’une fois, l’ambulance a fait le tour de la banlieue pour chercher le domicile de malades mentaux amenés par les sapeurs-pompiers que le service a intégralement pris en charge. Cela, je l’ai vu, de mes yeux vus !

*Et si ça peut ‘rassurer », ce laborieux circuit digne d’un couloir de la mort, est le même pour tous, y compris le personnel lui-même. Si vous tombez malade dans cet hôpital, vous n’êtes plus personnel mais patient « lambda ». Sans couverture maladie, il vous faut puiser de votre poche pour vous soigner, quand bien même vous soyez au SERVICE de l’hôpital et ses patients.

 

N’allons pas loin, prenons le cas MFS, récent. Si Dr DIOP (le même qui est jeté en pâture aujourd’hui, dont certains – ici même, sur Facebook – douteraient de l’humanité et de la sensibilité, le jugeant tel un « sans cœur » allant jusqu’à se demander s’il a des enfants) n’était pas là, je n’aurais peut-être pas remarché pour servir mon pays. Sans le lui avoir demandé, il a fait sien de mon cas. C’est lui qui a mis la main à la POCHE quand j’en avais besoin. Mon frère était là (témoin), c’est par lui que passait l’argent. Il a voulu faire plus, mais sama ngor mayuma ko woon. Il m’est arrivé de partir après mes soins sans lui dire au revoir, pour ne pas le fatiguer davantage. Pourtant, la logique voudrait que les soins soient accessibles au personnel, charité bien ordonnée commençant par soi. Mais encore une fois, nous sommes au Sénégal : Fepp la mbir yi tare. Njëkk yuuxu rekk moo fi nekk waaye ñepp a sonn. Fepp ay metti !

J’aurais pu taire mon exemple car ma vie n’intéresse personne. Mais je me refuse d’etre ingrate, surtout dans des moments obscurs comme celui-ci. À mon sens, la première valeur d’un Humain, c’est la RECONNAISSANCE.

La liste des insuffisances est bien loin ‘d’être exhaustive.

Et je n’ai cité qu’un cas, en plein Dakar, la capitale, dans sa banlieue la plus dense. Je n’ose imaginer le calvaire de nos frères et sœurs des villages reculés de Tambacounda, Kolda, Ziguinchor et j’en passe… Nous raisonnons en termes de médecins, chirurgiens, hôpitaux. Chez eux, c’est le rêve… Lepp kenn mënu ko wax !

Dans un État à plus de 3000 milliards de F CFA budget, pays du TER et des infrastructures modernes, pays des grands intellectuels et des poètes, pays des scientifiques et de l’émergence… Tous ces manques, les travailleurs de la santé le vivent au quotidien…en silence.

 

CE QUE JE PROPOSE

Eh bien QU’ILS ARRETENT ! Le cas Aicha Diallo (paix à son âme) peut sonner le réveil. Utilisons le prétexte, pour traiter radicalement le rachitisme de nos structures de santé. Dans un pays où la santé est reléguée au dernier plan, compter sur les « moyens du bord » peut être fatal pour la vie qu’on sauve comme pour la carrière et la réputation du praticien. Il est inadmissible de faire du colmatage à droite, du rafistolage à gauche quand on a la possibilité de changer définitivement les choses. Ce comportement qui frise le fatalisme est suicidaire.

Alors arrêtons le laxisme et exigeons des conditions de travail décentes. Pour nous, personnels soignants et pour nos patients qui sont nos frères, nos sœurs, nos cousins, notre famille. Protégeons-nous afin de mieux les protéger. Nous ne sommes pas et ne serons jamais ennemis. Nous sommes du même peuple, du même sang. Nous partageons les mêmes peines, les mêmes douleurs et les mêmes peurs.

Si nos gouvernants affichent leur insensibilité aux urgences du pays, ignorent le sens des priorités dans un PPTE comme le nôtre où perdre une vie humaine est la banalité la mieux acceptée, ayons – nous gouvernés – la grandeur et la maturité de rester soudés, nos forces unies, pour nous battre. EXIGEONS de meilleures conditions de vie, de travail. Nous méritons bien mieux. Que nos dirigeants comprennent que s’ils sont là, c’est pour satisfaire les besoins du peuple.

S’ils sont capables de nous laisser agoniser et mourir comme des mouches pour se payer  des vacances de rêves, une séance de kiné et des « soins de qualité » (pour reprendre l’aveu d’un de nos anciens présidents), c’est que c’est bien eux l’ennemi du peuple.

Tous ensembles, réclamons une meilleure santé,

C’est notre droit !

Repose en paix, petite Aicha

Reposez en paix, chers disparus victimes des défaillances du système

Respect et Hommages à vous, professionnels de la santé

À bas la mal gouvernance

Vivement une meilleure politique de santé au Sénégal !

Mame Fatou Sy,

mamefatousy.mfs@gmail.com

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