L’« Aventure ambiguë », du Patriarche Cheikh Hamidou KANE, sous-couvert du récit de la vie du village des DIALLOBE et de ses habitants, dont Samba DIALLO, dans la Vallée du Fleuve Sénégal, « retrace l’itinéraire d’une Afrique métissée en quête d’elle-même » et d’un peuple africain « en mal d’existence ». Une lecture fouillée du roman, montre l’extrême fidélité de la description qui est faite, de la complexité des événements qui se déroulent, dans une AFRIQUE en pleine et profonde mutation ; des événements qui peuvent heurter parfois, mais qui ne sont pas inventés par l’auteur et ne sont que la restitution fidèle et courageuse, des réalités d’une AFRIQUE déboussolée. La revisite, que nous en avons faite, porte d’abord sur les premiers passages ci-après.
Là où le préfacier de l’« Aventure ambiguë », Vincent MONTEIL, voit « le récit d’un déchirement » (p 10) se cache, en vérité, la réalité de trois déchirements, découlant des conflits qui existent entre la culture africaine traditionnelle, la culture arabe islamique et la culture occidentale moderne. Et, ce qui semble être un « suicide » (la mort de Samba DIALLO, tué par le fou) est, en vérité, une double libération de l’Africain aliéné. Le défunt redevient lui-même et retourne à ses origines africaines, la culture occidentale moderne et la culture arabe islamique n’ayant plus d’effet sur lui.
Les Dirigeants actuels des pays d’AFRIQUE, devraient bien méditer cette affirmation du préfacier, à savoir que « le nœud de l’affaire, c’est, bien entendu, le problème scolaire » (p 10) ; ce que Cheikh Hamidou KANE confirme quand il affirme que « mais, apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu’ils apprendront, vaut-il ce qu’ils oublieront ? » (p 10). Encore qu’il faille être à même de pouvoir mesurer la nature et l’importance de ce qu’on oublie.
Cheikh Hamidou KANE affirme, avec justesse, que « la civilisation est une architecture de réponses ». Or, les réponses que nous impose l’Occident ou le monde arabe, sont celles des questions qui se posent au monde occidental ou arabe et non au nôtre. C’est d’ailleurs ce qui explique l’affirmation selon laquelle, l’Islam ne reconnaît pas la réalité des castes ; mais, c’est parce que celles-ci n’existaient pas dans le monde arabe, du moins tel que dans le monde noir, à l’époque de l’avènement de l’Islam.
Quand Cheikh Hamidou KANE affirmait que « mon pays se meurt de ne pas oser trancher ce dilemme » (PP 10-11), il s’agirait plutôt de « double dilemme », comme le roman le montre plus loin, à savoir, l’influence de la culture arabe islamique et celle de la culture occidentale moderne, sur la culture africaine traditionnelle.
Samba DIALLO affirme que « je ne suis pas un pays des DIALLOBE distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que je puis lui prendre et qu’il faut que je lui laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux » (P 11). En vérité, il n’est plus ni l’un, ni l’autre, ni les deux ; il est devenu « rien », sans perspective. L’aliénation culturelle (simple ou double) consume notre force physique et mentale, il nous évide, nous annihile et nous détruit. Feu HAMPATE BA a rappelé qu’aussi longtemps qu’il restera dans l’eau du fleuve, le bois ne deviendra jamais un caïman, pour autant ; il ne finira qu’en tant que bois pourri qui disparaîtra plus ou moins rapidement ; car, l’eau n’est pas son milieu de prédilection. L’aliéné culturel, s’il ne se désaliène pas, aura aussi la même triste fin.
L’ambiguïté de « l’Aventure ambiguë », ne réside pas dans le dilemme du choix entre culture arabe islamique (le fou) et culture occidentale moderne (Samba DIALLO), mais dans le voile qui recouvre l’application, à la culture arabe islamique, du même traitement appliquée à la culture occidentale moderne ; car, toutes les deux sont, pour le monde noir et la culture africaine traditionnelle, des cultures d’aliénation. En se laissant gagner par la culture occidentale moderne, Samba DIALLO a dit que « j’ai choisi l’itinéraire le plus susceptible de me perdre » (11) ; c’est également ce qu’avaient fait, les premiers Africains qui avaient été en face de la culture arabe islamique ; c’est ce qui avait motivé, d’ailleurs, les attitudes négativistes des « CEDDO » du refus de l’aliénation (usage excessive de boissons alcoolisées, fornication, etc.). « L’Aventure ambiguë » avait ceci d’ambiguë, que l’analyse, qui avait été ouvertement faite face à la culture occidentale moderne, ne l’avait été, que de façon voilée, face à la culture arabe islamique.
« L’histoire d’un jeune musulman, qui passe de l’école coranique à la vie moderne » (12), est une simplification outrancière ; en fait, il s’agirait du Noir Africain, qui passe de la culture africaine traditionnelle (la Grande Royale) à la culture arabe islamique (le Maître coranique) puis à la culture occidentale moderne (Samba DIALLO). Mais, ce qui donne froid au dos, c’est que les deux dernières cultures sont encore fortement présentes, tandis que la première est en train de s’estomper. Qui parlait encore « d’enracinement d’abord et d’ouverture ensuite » ?
C’est le maître d’école publique, lui-même, chargé d’inoculer, à nos enfants, le poison culturel occidental, qui affirme que « je n’ai mis mon fils à l’école que parce que je ne pouvais pas faire autrement. Nous n’y sommes allés que sous l’effet de la contrainte. Donc, notre refus est certain … Nous refusions l’école pour demeurer nous-mêmes et pour conserver à Dieu sa place dans nos cœurs. Mais avons-nous encore suffisamment de force pour résister à l’école et de substance pour demeurer nous-mêmes ? » (21). A coup sûr, nous n’avons presque plus cette force ni cette substance, pour deux raisons, à savoir (i) l’oubli de notre passé et la perte de notre mémoire historique collective et (ii) notre première aliénation culturelle par les religions révélées. Emprunter des valeurs à l’autre, pour enrichir son patrimoine culturel, n’est pas de l’aliénation ; l’aliénation, c’est quand on efface son patrimoine, pour le remplacer par celui de l’autre. Et d’ailleurs, « nous n’avons plus rien [de ce qui nous appartenait] … grâce à eux, et c’est par là qu’ils nous tiennent » (22). Autrement dit, ils sont parvenus à nous dépouiller de nos valeurs ; et c’est ce qui leur permet de nous dominer. Dans ces conditions, pour refuser et combattre l’aliénation culturelle, il n’y a que deux possibilités qui s’offrent à nous, à savoir, recouvrer, préserver et pratiquer nos valeurs propres (qui nous donnent la force de résister et d’exister autrement) ou bien, ne pouvant pas recouvrer nos valeurs et « ne pouvant les vaincre, nous eussions choisi de disparaître » (22) et nous soustraite, ainsi, à leurs influences ; c’est d’ailleurs, la solution ultime que le fou appliquera à Samba DIALLO, par la mise à mort de ce dernier.
On ne nait pas esclave ; on ne le devient que lorsqu’on a cessé de se défendre. Or, cesser de se défendre, c’est considérer, comme le fait le Maître coranique, que « si Dieu a assuré leur victoire [des Occidentaux] sur nous, c’est qu’apparemment, nous sommes Ses zélateurs, nous L’avons offensé » (22). Autrement dit, la domination des Occidentaux, sur nous, est une punition de Dieu à notre endroit. Et nous qui croyions que Dieu n’éprouvait que ceux qu’Il aimait ; que la punition divine était programmée pour l’au-delà !
La Grande Royale, gardienne inconditionnelle et inamovible de la tradition africaine, « était comme une page vivante de l’histoire du pays des DIALLOBE » ; de sorte que « tout ce que le pays compte de tradition épique s’y lisait » (32). Et, c’est l’équilibre mental et la tranquillité d’esprit, qu’elle en tirait, qui faisait qu’elle « avait soixante ans et on lui en eût donné quarante à peine ». Et, ce qui est extraordinaire et original, c’est que la Grande Royale va entreprendre de combattre ce qu’elle considère être le mal (l’influence de la culture arabe islamique) par le mal (l’influence de la culture occidentale moderne). C’est pourquoi, elle s’adressa à Samba DIALLO, qui se battait avec son condisciple, en ces termes : « quand tu ne te bats pas comme un manat, tu terrorises tout le pays par des imprécations contre la vie. Le maître cherche à tuer la vie en toi. Mais je vais mettre un terme à tout cela » (33-34). C’était là, non seulement, une diatribe contre la culture arabe islamique, que de traiter Samba DIALLO de manant (un homme sans éducation, un rustre, alors qu’il était le meilleur élève du Maître coranique qui considérait que « le garçon lui donnait entière satisfaction ») et d’affirmer que le Maître coranique tuait la vie en l’homme ; mais, c’était aussi une déclaration de guerre contre l’influence de la culture arabe islamique, que la Grande Royale allait combattre, en emmenant son neveu à l’école de la culture occidentale moderne.
De son côté, le maître coranique ne reprochait à son élève qu’un point, celui « qui faisait le malheur de la noblesse du pays des DIALLOBE et, à travers elle, du pays tout entier » (34), c’est-à-dire, le fait qu’ « au fond de toute noblesse, il eut un fond de paganisme », de restes de la culture africaine traditionnelle, que le maître considérait comme étant des « infirmités morales » (35). D’un côté, le maître coranique cherchait, à travers Samba DIALLO, à faire disparaître les influences de la culture africaine traditionnelle ; tandis que de l’autre côté, la Grande Royale allait tenter de faire disparaître, chez le même Samba DIALLO, les influences de la culture arabe islamique. C’est un véritable duel culturel, à mort, comme le Maître coranique le fait remarquer à la Grande Royale, lorsqu’il lui dit que « nos voies sont parallèles et toutes les deux inflexibles » (46).
En affirmant la nécessité d’aller à l’école des occidentaux, pour « apprendre chez eux l’art de vaincre sans avoir raison » (48), la Grande Royale ne faisait pas un choix idéal, mais le choix qu’elle jugeait le moins mauvais (en comparaison de l’école coranique). La Grande Royale n’est pas dupe et elle dit bien, que « je n’aime pas l’école étrangère. Je la déteste. Mon avis est qu’il faut y envoyer nos enfants cependant » (57), plutôt qu’à l’école coranique, ajoutons-nous. Elle précise même que « l’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons [elle et les Traditionalistes] et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir mourra-t-il en eux. Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtront pas ». (58). Et ce qui suit, donne encore plus froid au dos, à savoir que, « ce que je propose, c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissé libre » (58). Mais, ce que cette conclusion a d’incompréhensible et d’inattendu, c’est que le Doyen Cheikh Hamidou KANE connaissait bien feu Cheikh Anta DIOP, ses idées et son combat, de la « Renaissance Africaine », par le recouvrement de notre conscience historique collective et de nos langues ; il connaissait aussi la signification historique et l’importance de l’EGYPTE antique, pour l’AFRIQUE NOIRE ! S’était-il, peut-être, à cette époque (en 1961), positionné à mi-parcours, entre l’enfant de CAYTOU et l’enfant de JOAL ?
Dans tous les cas, c’est ce qui s’appelle « échec et mat » de la culture africaine traditionnelle, voire de la culture arabe islamique, face à la culture occidentale moderne ; en fait, il s’agirait plutôt, à la fois, d’un échec (de la culture africaine traditionnelle) et d’une victoire (sur la culture arabe islamique), comme le préconisait la Grande Royale. Pourtant, le maître coranique ne désespère pas, qui recommande à Samba DIALLO, venu lui dire adieu, pour entrer à l’école occidentale, que « tu n’oublieras pas la Parole, n’est-ce pas, mon fils ? Tu n’oublieras jamais » (77). Et le Maître coranique, de prier le Seigneur, pour qu’Il « n’abandonne jamais cet enfant. Que la plus petite mesure de Ton empire ne le quitte pas, la plus petite partie du temps ». (77-78). Sa prière ne sera probablement pas acceptée et exhaussée ; car, Samba DIALLO finira par mourir entre les mains du fou, justement, pour avoir oublié « la Parole ». « NDAH NAK, YÀLLA YÀLLA, BAY SAB TOOL » ou « CAR, QU’ON SE LE DISE, COMPTER SUR DIEU, NE DISPENSE PAS DE L’OBLIGATION DE CULTIVER SON CHAMP SOI-MÊME ». (à suivre).
KOLDA – Février 2017
Cheikhou GASSAMA
Pharaon KEPHREN (KAAFIRUUNA)
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