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Production d’espaces urbains et dynamiques foncières dans les terroirs Safy : l’AIBD, source de dérégulations et de conflits (Par Dr Mame Cheikh Ngom)

Les villes d’Afrique sud saharienne, englouties dans les vagues d’une urbanisation en cascade, s’immortalisent par une cacophonie légendaire dans les innovations et les imaginations. D’une rupture avec des modèles transplantés et jamais adaptés aux valeurs racinaires des terroirs, l’espoir s’amenuise au profit de prédateurs dont  la proie s’identifie au foncier. Cette urbanisation de tâtonnement, en dents de scie, est la résultante de nombreuses failles combinées dans la succession des politiques exhibitionnistes aux intérêts divergents. Les remarques provocatrices de Vernière (1977), impressionné par l’architecture atypique de la périphérie des villes noires, réveille une géographie africaine secouée par les formes d’étalements urbains. En horizontal et linéaire, les espaces périphériques décrivent une géométrie spatiale caractérisée par la migration du front urbain avec métamorphisme de contact.

La reconstruction du monde, après la seconde guerre mondiale, intègre des lignes de conduite et valorise les combattants exaltés par la gloire de la Métropole. Mais elle amorce, en même temps, des réflexions fécondes sur l’immensité du désastre et l’ambiguïté des territoires en recomposition. L’aménagement du territoire est, cependant, le facteur précurseur de l’oscillation des relations villes-campagnes. Il modélise les théories inventées pour affronter la vulnérabilité de l’œcoumène. Par ses génies protecteurs, la discipline scientifique désarme les territoires au profit de la puissance des approches innovantes. Tout change et tout bouge. Le défi des villes devient l’appropriation des terres à vocation agricole contre le rayonnement d’une modernité facultative. L’Afrique s’était-elle préparée à affronter ces défis ?

Au Sénégal, les sources urbanogènes dévoilent le secret du jeu des acteurs dont la formulation repose sur des pratiques répulsives et ségrégationniste de l’élite. Cette vision, dominée par l’émergence de quartiers aux densités galopantes, reproduit la trajectoire des villes d’origine coloniale. La presqu’île du Cap vert en devient, ainsi, le théâtre d’une urbanisation de remplissage entre le centre et la périphérie. Toutes les dénominations produites par l’imagination ont décrit, avec fidélité, les caricatures d’une ville en pleine expansion. La bidonvilisation, la précarité et la spontanéité sont autant de vocables corrélés à l’occupation anarchique du sol. La banlieue, loin sans être émancipée, s’accroupie devant une interface privilégiée à la périphérie. Le pôle urbain de Diamniadio et l’aéroport international de Diass structurent le devenir d’un espace triangulaire entre Dakar, Thiès et Mbour. Cette forme de production spatiale entraine des dynamiques foncières sans précédent.

Les zones de terroirs Safy, stigmatisées par l’identité noire (Sérère), se meuvent dans un rayon concentrique autour des plateaux de Thiès. Le hors de plusieurs millions d’années, singularisé par les rochers mystiques de Mak et Ndébane à 107 m d’altitude, immortalise le profil d’une topographie asymétrique sur le tracé Dakar-Mbour. Après l’invasion romaine (30 BP) en Egypte pharaonique, suivie d’une longue traversée de l’espace transsaharien et d’un bref séjour dans la vallée du fleuve Sénégal (le Tekhrour), les sérères Safène, d’une ingéniosité légendaire (l’aube des connaissances), occupent « anarchiquement » cet espace en devenir. L’anarchisme étant, là, une doctrine signifiant une occupation naturelle aux bas-fonds des versants alimentant les eaux douces du bassin versant de la Somone.

L’AIBD, établissement classé dangereux, fait l’honneur d’une majorité dirigeante et le déshonneur d’une minorité paysanne déboussolée et désemparée. Il renforce la panoplie d’industries extractives dont les cimenteries, stimule la construction de corridors normés et l’exploitation des ressources minières pour des facteurs de croissance en orbite. Mais sa présence compromet, par conséquent, l’adhésion du Sénégal aux chartes fondamentales sur la préservation de l’environnement et des ressources naturelles (le développement durable). Il est regrettable de constater, en permanence, les agressions anthropiques sur les aires protégées sous prétexte d’une politique d’aménagement mitigée et hybride. Par décret de déclassement, l’aéroport provoque la mort préméditée des forêts classées dont Diass (10 000 ha) et d’une portion de Thiès. Ces manœuvres politiciennes se braquent sur les feux d’artifice d’un ciel radieux pour extraire la victoire des mains de pauvres paysans tributaires de la générosité du climat et de la terre. Ces terres fertiles, où coulaient les eaux du Noungouma et celles des affluents de la Somone et où s’étendait la veine pâture, versent malencontreusement dans l’oisiveté et la stérilité totale.

Le rétrécissement des terres de culture et la déperdition des zones de parcours du bétail, outre l’assèchement des bassins versant, plongent les espaces ruraux dans une reconversion et un dépérissement précoce. L’AIBD, auréolé par les discours politiciens et impérialistes, fragilise les paysages agraires de Kur Safy (les terroirs Safy) en mutations. Certainsvillages riverains de l’aéroport perdent, ainsi, leur dignité foncière (le lamane) et leur patrimoine socioculturel (les bois sacrés et les cimetières), fruits d’un héritage ancestral et séculaire. Le déguerpissement forcé des villages de Kathélik et kessokhat, devant le refus d’une jeunesse désarmée par la sobriété, dérégule la survie des terroirs soumis à un agrégat d’externalités. Les projets d’aménagement infrastructurel à la périphérie des villes d’Afrique au Sud du Sahara sont devenus, alors, des sources de paniques, de terreurs et de conflits.

La réalisation des grands projets d’aménagement aboutit, souvent, à des conflits sur les espaces habités (les expropriations, les déguerpissements), sur les espaces agricoles (l’appropriation des terres par les agro-industries, lebradagefonciers) et sur les espaces forestiers (les déclassements et les déforestations) anéantissent les stratégies et les politiques de développement local concerté et endogène. La zone des terroirs safya longtemps été la proie ciblée des industries dévoreuses de ressources naturelles. Outre les industries extractives dont les carrières (8 dans la forêt de Bandia) et les cimenteries (Sahel et SOCOCIM), l’aéroport a dérégulé le fonctionnement naturel du bassin versant de la Somone. Ces perturbations ont provoqué des inondations à Diass et l’assèchement saisonnier du bras principal de la Somone, menacé par une éventuelle remontée des eaux salées. La faune et la flore sont troublées ainsi que les stratégies de survie des femmes (l’apiculture). Aucun plan de restauration n’étant en application, l’exécution du Plan de Gestion Environnemental et Social (le PGES) a, naguère, servi qu’à la validation du projet.

Toutes ces dérégulations, observées avec regret, sont imputables au laxisme avéré de l’Agence Nationale de l’Aménagement du territoire (ANAT) en déperdition et à l’ignorance des élus locaux face aux enjeux de la politique de décentralisation. L’aménagement du territoire est une politique publique qui coordonne, planifie et organise la répartition des activités et des équipements dans l’espace. Inspirée de l’ordre, la prospective définit l’attractivité et la compétitivité des territoires. Mais, l’élaboration tardive d’un Plan Directeur d’Urbanisme (PDU), passif, incohérent et inadapté, dévoile les failles d’une politique concertée de tâtonnements abusifs. Toutes les études, à priori, ne peuvent cautionner le mutisme des pouvoirs publics face au bradage en outrance d’un foncier rural à vocation agricole et pastorale. Il ne peut être aliénable et doit répondre aux activités typiques des espaces ruraux. Mais les délibérations abusives portant sur des projets immobiliers (lotissements et morcellement) et agréées par les autorités du commandement territorial cachent les ignorances d’une minorité dirigeante obsédée par le népotisme et la richesse.

L’aéroport International Blaise Diagne, ce joyau séduisant, prend naissance dans le contexte de postérité des enjeux inhérents à la mondialisation et la globalisation des économies. A l’ère du numérique, il défie toute forme de fracture préméditée et inscrit l’Etat du Sénégal dans l’échiquier des pays émergents. Ce favoritisme spatial, devenu un gage de solidarité sociétale, est, alors, le reflet d’une politique conquérante, hégémonique et éclairée des républicains. Cette initiative éblouit les consciences et ragaillardit le profane dans sa vision simpliste de l’avenir. Mais la production de territoires attractifs et compétitifs requiert une bonne politique de développement territorial et l’harmonisation avec les activités des sites d’accueil.

Un commentaire

  1. Le senegal sur orbit d’un pays emergeant:merci Wade visionnaire du 21e siècle.

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